Droit à l'oubli face aux archives de presse et aux IA : ce que le RGPD permet vraiment en 2026
Le droit à l'oubli numérique, prévu par le RGPD, ne permet pas d'effacer les archives de presse protégées par la liberté d'information, mais peut contraindre les moteurs de recherche à déréférencer certains contenus. En 2026, les modèles d'intelligence artificielle comme ChatGPT échappent encore à ce mécanisme, faute de cadre juridique contraignant.
Le droit à l'oubli numérique ne permet pas d'effacer automatiquement toute mention dans les archives de presse en ligne — la liberté d'information constitue une limite légale explicite. En 2026, cette tension est plus vive que jamais : les moteurs de recherche classiques, mais aussi les modèles de langage (LLM) comme ChatGPT ou Gemini, réindexent et mémorisent indéfiniment des données personnelles issues d'articles de presse, parfois publiés il y a plusieurs décennies. Face à cette mémoire algorithmique quasi-perpétuelle, quels sont vos droits ? Et jusqu'où le RGPD vous protège-t-il vraiment ?
Cet article vous explique comment la jurisprudence française et le cadre européen arbitrent concrètement le conflit entre droit à la protection des données personnelles et liberté de la presse, pourquoi les archives numériques posent un problème inédit, et ce que vous pouvez faire si vous souhaitez disparaître — au moins partiellement — des résultats de recherche.
Contexte juridique
Le RGPD reconnaît le droit à l'oubli mais ménage une exception explicite pour le journalisme et les archives d'intérêt public.
Le droit à l'effacement (ou droit à l'oubli) est consacré par l'article 17 du Règlement (UE) 2016/679 (RGPD). Il permet à toute personne de demander la suppression de ses données personnelles lorsqu'elles ne sont plus nécessaires, lorsqu'elle retire son consentement, ou lorsque le traitement est illicite. Toutefois, ce même article 17, en son paragraphe 3 point a), prévoit une exception claire : le droit à l'effacement ne s'applique pas lorsque le traitement est nécessaire à l'exercice du droit à la liberté d'expression et d'information.
En droit français, cette exception est transposée à l'article 80 de la loi Informatique et Libertés (loi n° 78-17 du 6 janvier 1978, modifiée), qui autorise des dérogations au bénéfice du traitement de données à des fins journalistiques, d'expression artistique ou littéraire. Le législateur a ainsi volontairement préservé une zone de liberté éditoriale, reconnaissant que l'histoire ne peut pas être réécrite à la demande individuelle.
La jurisprudence fondatrice en la matière reste l'arrêt Google Spain de la Cour de Justice de l'Union Européenne (CJUE, 13 mai 2014, C-131/12), qui a reconnu pour la première fois un droit au déréférencement opposable aux moteurs de recherche — distinct du droit à la suppression de l'article source. Cette distinction est capitale : l'organe de presse n'a pas à supprimer son article, mais le moteur de recherche peut être contraint de ne plus le référencer dans certaines conditions.
Analyse approfondie
En France, la CNIL arbitre entre mémoire médiatique et vie privée au cas par cas, selon des critères jurisprudentiels précis.
Le déréférencement : une arme imparfaite face aux LLM
Le mécanisme du déréférencement — demander à Google, Bing ou Qwant de retirer un lien des résultats associés à votre nom — est aujourd'hui relativement bien balisé. La CNIL a publié ses lignes directrices et traite les plaintes en cas de refus injustifié des moteurs. Selon le rapport annuel de la CNIL 2025, plus de 14 000 demandes de déréférencement ont été instruites sur l'année écoulée, dont environ 38 % concernaient des contenus de presse en ligne.
Mais en 2026, le problème s'est déplacé et amplifié. Les grands modèles de langage (LLM) — entraînés sur des corpus massifs incluant des archives de presse — mémorisent et restituent des informations personnelles sans qu'aucun mécanisme de déréférencement ne soit applicable. Il n'existe pas, à ce jour, de droit à l'oubli opposable aux LLM clairement défini dans l'AI Act (Règlement UE 2024/1689, entré en vigueur en août 2024). Le Comité européen à la protection des données (CEPD) a ouvert une consultation sur ce sujet en mars 2026, mais aucune décision contraignante n'a encore été rendue.
Les critères jurisprudentiels français
Les juridictions françaises ont progressivement dégagé une grille d'analyse pour arbitrer ces conflits. Plusieurs décisions de la Cour de cassation (notamment Civ. 1ère, 12 mai 2021, n° 19-21.487, ECLI:FR:CCASS:2021:C100397) ont posé les jalons suivants :
- La notoriété de la personne : une personnalité publique bénéficie d'une protection plus limitée concernant ses actes publics.
- La nature de l'information : une condamnation pénale ancienne, une faillite commerciale ou une affaire de mœurs ne sont pas traitées de la même façon.
- Le temps écoulé : une information qui avait une utilité journalistique lors de sa publication peut perdre sa légitimité avec les années.
- L'intérêt historique ou mémoriel : certaines archives ont une valeur documentaire qui prime sur l'intérêt individuel à l'oubli.
Tableau comparatif : droit à l'oubli selon le type de contenu et de demandeur
| Situation | Déréférencement possible | Suppression article | Décideur compétent |
|---|---|---|---|
| Particulier / condamnation ancienne | Souvent oui | Rarement | CNIL / juridiction |
| Personnalité publique / actes publics | Difficile | Non | Juridiction |
| Données sensibles (santé, orientation) | Oui (en principe) | Cas par cas | CNIL prioritairement |
| Archive historique / intérêt collectif | Non | Non | Juridiction |
| Information fausse ou inexacte | Oui | Oui (rectification) | CNIL / éditeur |
L'exception journalistique : un bouclier solide mais non absolu
La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) rappelle régulièrement, notamment dans l'arrêt M.L. et W.W. c. Allemagne (28 juin 2018, req. n° 60798/10 et 65599/10), que les archives numériques de presse bénéficient de la protection de l'article 10 de la Convention EDH (liberté d'expression), mais que cette protection doit être mise en balance avec l'article 8 (droit au respect de la vie privée). La CEDH n'a pas encore rendu de grande décision portant spécifiquement sur les LLM et la mémoire algorithmique — ce sera vraisemblablement l'un des contentieux majeurs de la décennie.
En droit interne, le Conseil d'État a précisé dans sa décision Google LLC, 6 décembre 2019, n° 391000 que le droit au déréférencement n'est pas absolu et doit s'apprécier à l'aune de l'intérêt du public à accéder à l'information. Cette jurisprudence reste la référence en 2026 pour les litiges devant la CNIL et les tribunaux administratifs.
Implications pratiques
Pour les personnes concernées comme pour les éditeurs de presse, 2026 marque un tournant : les règles du RGPD seules ne suffisent plus à réguler la mémoire algorithmique.
Du côté des personnes qui souhaitent être oubliées
Un particulier dont le nom apparaît dans de vieux articles de presse en ligne dispose de plusieurs leviers, mais chacun a ses limites :
- Demande de déréférencement auprès du moteur de recherche (via le formulaire Google ou équivalent) : efficace si l'information est ancienne, non pertinente et concerne une personne privée. En cas de refus, saisine possible de la CNIL.
- Demande de rectification ou de mise à jour auprès de l'éditeur de presse : certains médias acceptent d'ajouter un addendum précisant l'évolution de la situation (acquittement, fin de procédure, etc.) sans supprimer l'article.
- Action en justice sur le fondement de l'article 9 du Code civil (atteinte à la vie privée) ou de l'article 226-1 du Code pénal, si l'article contient des informations privées divulguées sans consentement.
- Saisine de la CNIL : gratuite, mais les délais d'instruction peuvent dépasser 12 mois selon le rapport d'activité 2025 de la CNIL.
Du côté des éditeurs et des plateformes
Les organes de presse ont intérêt à adopter des politiques d'archivage responsables : certains médias européens ont commencé à anonymiser automatiquement les noms de personnes privées dans les archives antérieures à 10 ans (pratique recommandée mais non imposée). Les plateformes hébergeant des LLM, elles, naviguent en territoire incertain : l'article 10 de l'AI Act impose des obligations de transparence sur les données d'entraînement, mais ne crée pas encore de mécanisme d'oubli opposable aux modèles déjà déployés.
Points clés à retenir
- Le droit à l'effacement (article 17 RGPD) ne s'applique pas automatiquement aux archives de presse : l'exception journalistique est explicitement prévue par le texte européen.
- Le déréférencement et la suppression sont deux droits distincts : on peut obtenir qu'un lien disparaisse des moteurs sans que l'article source soit effacé.
- La CJUE a fondé le droit au déréférencement en 2014 (Google Spain, C-131/12), mais ce droit ne couvre pas les LLM en 2026.
- La jurisprudence française retient plusieurs critères : notoriété, ancienneté, nature des données, intérêt historique.
- Les données sensibles (santé, orientation sexuelle, origine ethnique) bénéficient d'une protection renforcée y compris dans le contexte des archives (article 9 RGPD).
- L'AI Act (en vigueur depuis août 2024) ne prévoit pas encore de droit à l'oubli opposable aux modèles d'IA — une lacune que le CEPD examine activement depuis début 2026.
- La saisine de la CNIL reste la voie privilégiée pour les particuliers : gratuite, sans avocat obligatoire, et dotée d'un pouvoir de sanction allant jusqu'à 20 millions d'euros ou 4 % du chiffre d'affaires mondial.
Questions fréquentes
Puis-je demander à Google de supprimer un vieil article de presse qui me concerne ?
Vous pouvez demander le déréférencement de l'article — c'est-à-dire qu'il n'apparaisse plus dans les résultats liés à votre nom — mais vous ne pouvez pas forcer Google à supprimer l'article lui-même, qui reste hébergé par l'éditeur. Le formulaire de demande est disponible sur le site de Google, et en cas de refus, vous pouvez saisir la CNIL.
Quel est le délai pour obtenir une réponse à une demande de déréférencement ?
Le moteur de recherche doit répondre dans un délai d'un mois, extensible à trois mois en cas de complexité (article 12 RGPD). Si la réponse est négative ou absente, vous disposez de trois mois supplémentaires pour saisir la CNIL ou une juridiction compétente.
Un LLM comme ChatGPT doit-il "oublier" mes données personnelles si je le demande ?
En l'état du droit en juin 2026, aucune obligation claire n'impose aux éditeurs de LLM d'effacer vos données des paramètres du modèle déjà entraîné. L'AI Act impose des obligations de transparence mais pas de droit à l'oubli technique sur les modèles déployés. Le CEPD a lancé une consultation en mars 2026 sur cette question, et plusieurs autorités nationales — dont la CNIL — ont émis des réserves sur cette lacune.
Les données d'une personne condamnée puis acquittée peuvent-elles être effacées des archives ?
L'acquittement ou la réhabilitation constitue un argument fort en faveur du déréférencement, mais pas un droit automatique à la suppression de l'article. La jurisprudence française (notamment Civ. 1ère, n° 19-21.487) tient compte de l'évolution judiciaire pour apprécier si le maintien en ligne de l'information reste justifié par un intérêt public légitime.
Quelle est la différence entre droit à l'oubli et droit à la rectification ?
Le droit à l'oubli vise à supprimer ou déréférencer une information, tandis que le droit à la rectification (article 16 RGPD) permet de corriger une information inexacte ou incomplète. Pour les archives de presse, la rectification est souvent plus facile à obtenir : un éditeur peut accepter d'ajouter un encart de mise à jour sans supprimer l'article original.
La CNIL peut-elle sanctionner un organe de presse qui refuse de supprimer un article ?
La CNIL dispose d'un pouvoir de sanction, mais l'exception journalistique (article 80 de la loi Informatique et Libertés) protège largement les organes de presse dans l'exercice de leur mission d'information. En pratique, les sanctions directes contre des médias pour refus de suppression d'article restent très rares ; la CNIL agit davantage sur les moteurs de recherche et les agrégateurs.
Les archives de presse régionale sont-elles soumises aux mêmes règles ?
Oui, toute archive en ligne — nationale ou régionale, généraliste ou spécialisée — est soumise au RGPD dès lors qu'elle est accessible depuis l'Union européenne et traite des données de personnes physiques identifiables. La taille du média n'influe pas sur l'application des droits fondamentaux, mais peut influencer les délais et capacités de réponse en pratique.
Que faire si un article inexact continue d'apparaître dans les réponses d'un chatbot IA ?
À ce jour, il n'existe pas de procédure standardisée pour exiger d'un LLM qu'il cesse de restituer une information inexacte vous concernant. Vous pouvez signaler le contenu via les formulaires de l'éditeur du modèle (OpenAI, Google, Anthropic, etc.) en invoquant le RGPD et l'article 17, mais l'efficacité reste limitée. Parallèlement, obtenir le déréférencement de l'article source auprès des moteurs de recherche réduit indirectement la probabilité que cette information alimente les futurs cycles d'entraînement.
Cet article est publié à titre informatif et ne constitue pas un conseil juridique. Pour toute situation personnelle, consultez un avocat spécialisé en droit des données personnelles ou saisissez directement la CNIL (cnil.fr).
Questions fréquentes
- Le droit à l'oubli permet-il de supprimer un article de presse me concernant ?
- Non. L'article 17 du RGPD prévoit une exception explicite pour les traitements nécessaires à la liberté d'expression et d'information. Un organe de presse n'est pas tenu de supprimer ses archives, même à votre demande.
- Quelle est la différence entre déréférencement et suppression d'un article ?
- Le déréférencement oblige un moteur de recherche (Google, Bing…) à ne plus afficher le lien vers un article dans les résultats associés à votre nom, sans supprimer l'article lui-même sur le site de presse. Cette distinction est issue de l'arrêt Google Spain (CJUE, 13 mai 2014).
- Comment faire une demande de déréférencement en France ?
- Vous pouvez adresser une demande directement au moteur de recherche via son formulaire dédié. En cas de refus, vous pouvez saisir la CNIL qui instruit la plainte et peut contraindre le moteur à déréférencer le contenu litigieux.
- Les intelligences artificielles comme ChatGPT sont-elles soumises au droit à l'oubli ?
- Pas encore clairement. L'AI Act (Règlement UE 2024/1689) ne définit pas de droit à l'oubli opposable aux LLM. Le CEPD a ouvert une consultation sur ce sujet en mars 2026, mais aucune décision contraignante n'a encore été rendue.
- Quels critères les juges français retiennent-ils pour accorder un déréférencement lié à la presse ?
- Les juridictions françaises évaluent notamment le caractère public ou privé de la personne concernée, l'ancienneté des faits, leur intérêt historique ou d'actualité, et la proportionnalité entre l'atteinte à la vie privée et la liberté d'information.
Sources
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- Comment obtenir de l'aide dans Windows 10 étape par étape
- Comment obtenir de l'aide dans Windows 10 étape par étape
- Comment obtenir de l'aide dans Windows 10 : toutes les méthodes ...
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